Société Royale d'Histoire "Le Vieux Châtelet"


Châtelet, capitale de la buse

buse

Le développement de l’hygiène tant publique que privée, surtout au cours du premier quart du XIXe siècle, amena la plupart des fabriques de poterie de Bouffioulx-Châtelet à se lancer dans la fabrication des tuyaux en grès vernissé permettant l’évacuation des eaux résiduaires avec toutes les garanties d’hygiène et de durée, grâce à leur résistance aux acides.

Les "buses" furent d’abord fabriquées à la main, au tour, puis par moulage. Leur fabrication était complétée par celle d’accessoires, coudes ronds à 90°, coudes droits à 30°, 45° et 60°, jonctions et branchements simples, siphons, puisards, cheminées, vases de latrines et urinoirs, etc. Ces pièces réalisées en plusieurs dimensions et diamètres, étaient fabriquées ou terminées à la main.

La fabrication des tuyaux en grès fut l’objet d’amélioration et de modernisations nombreuses. Déjà en 1885, la veuve Camberlin Martin, de Bouffioulx, fit breveter un "système" et en 1892, C. Ghislain, lui aussi de Bouffioulx, prit un brevet pour une presse à tuyaux en grès à fabrication continue. Dès les premières années du XXe siècle, les poteries furent équipées de presses, d’abord à vapeur puis, à partir de 1910, à moteur électrique. Vers 1930, les Anglais mirent au point les premières presses à vide d’air d’après un brevet américain tiré d’une étude d’un ingénieur allemand. L’objectif était d’expulser, au maximum, l’air renfermé dans l’argile par un malaxage adéquat. Ce système permettait de tripler la résistance des tuyaux ainsi fabriqués. Ce nouveau matériel fut adopté, en 1937, par Albert Gilles qui commercialisa ses nouveaux produits sous la marque Sellig.




buse

En 1954, La Poterie Blanche-Dargent fut équipée d’une "unité rationnelle de production". En 1965, Jean Grégoire entreprit la création d’un complexe comprenant plusieurs anciennes poteries de Bouffioulx. La terre était amenée et préparée, au moyen de machines allemandes, dans une unité située à Ormont. Elle était ensuite acheminée rue Cyprien Prévot (Monseu-Céramique d’Haine-Saint-Pierre) pour y être pressée dans une grosse presse, d’origine américaine, capable de sortir 800 tuyaux par heure. Enfin les tuyaux crus étaient transportés rue du Marais (Mirlot) ou rue Hermant (Grégoire) pour le séchage et la cuisson.

Vers 1950-1955, la Poterie Mousset avait été dotée d’une installation mécanique rationnelle. Ainsi, l’argile était amenée par une pelle mécanique pour subir les dosages, mélanges, broyages et le passage par la presse, elle allait d’une machine à l’autre au moyen de courroies transporteuses et d’élévateurs pour finir en tuyaux rangés sur des palettes dans les salles de séchage et enfin, pour la cuisson, dans un four de quelque 60 m3, à chauffage au gaz, à haute turbulence et sole mobile permettant la cuisson en deux jours seulement. Tout cela était fait avec l’intervention d’une main-d’oeuvre très réduite. En 1967, elle était pourvue d’un matériel nouveau pour une production plus grande avec une automatisation accrue encore, ce qui fit d’elle une entreprise particulièrement performante.

Beaucoup de fabriques de poterie à caractère artisanal avaient progressivement adopté les moyens de production mécanique les plus perfectionnés, exigeant des investissements parfois extrêmement importants. Cette adaptation aux nouveaux moyens de production avait débuté pendant le dernier tiers du XIXe siècle, ce qui permit aux fabriques de Bouffioulx-Châtelet de se développer; au lieu de petits ateliers occupant un ou deux serviteurs, on trouvait, dès la fin du siècle, de puissantes entreprises dotées de capitaux importants et utilisant une main-d’œuvre nombreuse. Jusqu'à la fin des années 1950 pratiquement chaque famille de Bouffioulx comptait un ouvrier potier.

buse

En 1876, on constate que les fabriques de poterie de Châtelet-Bouffioulx "marchent avec une prospérité inouïe" ! C’est au cours de ce dernier tiers du XIXe siècle que furent créées ces entreprises à caractère industriel dont l’existence, pour certaines, dura plus d’un siècle. Peu de ces usines étaient dues à des bourgeois capitalistes, quelques-unes à des membres d’anciennes familles de potiers, mais la plupart avaient été créées grâce à l’esprit d’entreprise d’ouvriers potiers devenus ainsi patrons, Parmi les nouvelles familles de potiers apparues au XIXe siècle, il faut signaler la famille Grégoire dont on trouvait sept membres, en 1930, à la tête d’une fabrique de poterie dans les deux localités.

Dès la fin du XIXe siècle, les tuyaux en grès de Bouffioulx et Châtelet étaient connus "dans le monde entier ". En particulier, l’assèchement du Zuiderzee requit d’impressionnants tonnages de tuyaux qui furent aussi utilisés pour le drainage du terrain sur lequel s’élève le tombeau du Christ à Jérusalem. Entre 1935 et 1939, une usine de Bouffioulx fabriqua des tuyaux, en mesures anglaises, destinés à l’île de Malte. Outre la Belgique bien sûr, les principaux clients étaient les Pays-Bas (devenus par la suite concurrents), la France et l'Allemagne, deux pays vers lesquels, en 1972, la Poterie Mousset exportait toujours 75 % de sa production.




Le transport des "buses" à la caractéristique teinte brune et brillante créa, dans les deux localités, le va-et-vient incessant, d’abord de tombereaux hippomobiles, puis de camions automobiles reliant les fabriques soit directement à leurs clients, soit aux gares S.N.C.B. de Bouffioulx ou de Châtelineau-Châtelet. Vers 1900, Crame-Delpire profita de la proximité du raccordement du charbonnage d’Ormont pour se relier directement au chemin de fer. En 1932, Mirlot, Mousset, Baudenne et Blanche-dargent établirent leur raccordement privé et utilisèrent leur petite locomotive personnelle pour la traction des wagons. Au début des années 60, la gare de Bouffioulx fut désaffectée et tous les transports furent, dès lors, réalisés par de lourds camions.

buse

Avec leurs cheminées qui se dressaient dans le ciel des deux localités, les fabriques de poterie marquèrent profondément l’aspect de Bouffioulx et du Faubourg de Châtelet qui, d’après un recensement de 1888 , totalisaient 34 établissements, nombre qui ne fluctua guère jusqu’à la fin des années 50 malgré les difficultés – passagères – que cette industrie connut lors de la guerre 1914-1918, pendant la crise économique qui marque le début des années 30, et enfin lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais dès la fin de celle-ci, les fabriques de Châtelet-Bouffioulx furent submergées de commandes de tuyaux de grès; il fallait reconstruire l’Europe où une importance accrue était donnée, dans les habitations, aux installations sanitaires, le "tout-à-l’égoût".

L’afflux des commandes en tuyaux et accessoires dépassa la capacité de production des fabriques de Bouffioulx-Châtelet. Les patrons qui le purent financièrement – et le voulurent – modernisèrent leur entreprise, construisirent de nouveaux fours, acquirent de nouvelles machines qui augmentèrent le rendement tout en réduisant la main-d’œuvre devenue plus chère et attirée par la métallurgie.

En 1955, sur les 32 fabriques de poteries et tuyaux en grès vernissé que comptaient la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg, on en trouvait 16 à Bouffioulx, 6 à Châtelet et 3 à Châtelineau, 7 seulement étaient réparties en d’autres localités. Si le nombre de ses fabriques avait fait longtemps la prospérité et la renommée de Bouffioulx-Châtelet, il devint l’origine de sa décadence, faute d’une rationalisation rendue impossible par la dispersion des énergies, des capitaux et des installations; déficiences que fut incapable de corriger – tel n’était d’ailleurs pas son objet – l’Association des Fabricants de Poteries et Tuyaux de grès, société anonyme constituée en 1920, qui se contentera d’être un comptoir de ventes.

En 1958 apparaît une phase de dépression du cycle économique. La construction, tant publique que privée, connut à ce moment une crise assez sensible et bien que la production eût été réduite de 50% par rapport à 1957, les stocks de tuyaux, dans les cours des usines étaient impressionnants. Si le marché à l’exportation s’effondrait, un élément nouveau et d’importance était apparu sur le marché belge : la création de Kerano, à Hasselt, en 1957. La firme bénéficia d’une aide considérable de la part de l’Etat; grâce à celle-ci et à d’énormes moyens de production, elle put pratiquer une politique de baisse importante des prix qui lui permit d’évincer la concurrence avec pour objectif évident de s’assurer le monopole par l’élimination des usines de Bouffioulx-Châtelet, dont certaines, d’ailleurs, succombèrent du fait de l’imprévoyance de leur propriétaire. Les premières fermetures (quatre à Bouffioulx et une à Châtelet) eurent lieu en 1958. La dernière fabrique de tuyaux et grès, Mousset, cessa ses activités en 1985.

La cause de la disparition complète du tuyau en grès fut le tuyau en plastique et, contre cette concurrence, les fabriques de Bouffioulx-Châtelet – malgré la modernisation de certaines d’entre elles – ne purent lutter.





Les potiers de Bouffioulx et Châtelet

Les potiers de Bouffioulx et Châtelet


Magritte à Châtelet

Magritte à Châtelet